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Le plan des frères Loman

Comme certains personnages des films des frères Coen, nos frères Loman ont des plans trop grands pour eux. Ils courent après un magot sans se douter des échecs qui les guettent.
Ils aggravent leur cas.
Ils s’enthousiasment d’une étincelle.
Ils mettent toute leur énergie à croire qu’ils vont être les rois du monde.
Ils rêvent et vivent avec démesure.

Et c’est avec une certaine jubilation qu’ils s’enfoncent dans le pire, portés par l’excitation du rêve qu’eux aussi peuvent atteindre des fortunes, puisqu’il y a de la grandeur en eux, puisqu’ils sont les frères Loman.

Biff se souvient de Bill Oliver, un magnat de l’équipement sportif chez qui il a travaillé. Il envisage d’aller lui demander de l’argent pour monter une entreprise. Happy saute sur l’occasion et fabrique pour la famille un rêve sur mesure : un projet démesuré, à la hauteur de leur appétit de rêver.

Et c’est toujours avec stupéfaction que les frères Loman voient leurs espoirs s’envoler un à un, et découvrent l’étendue des échecs. C’est avec une folie désespérée, une jubilation grotesque, qu’ils courent après le diamant promis, comme ils le peuvent.
Ils ont été laissés sur le bord de la route, mais s’évertuent quand même à être dans la course.

Mariette Navarro

 

 

Paysage au couleurs vives

Dans la mémoire de Willy Loman, les images se précipitent. Les fantômes se relayent. Ceux de son passé lointain surgissent et se dispersent comme des oiseaux. Avec eux, ils amènent du soleil, les couleurs vives des jours heureux. On y retrouve la complicité et la légèreté des contes, lorsque Willy rentrait de voyage, faisait le récit de ses rencontres avec des personnages importants, qui le saluaient et l'appréciaient, et lorsque ses enfants rêvaient de l'accompagner à travers la Nouvelle-Angleterre et de porter ses valises.

Dans la mémoire de Willy Loman, les personnages se déplacent avec l'énergie des certitudes, dans un temps où les menaces et les doutes peuvent encore être écartés d'une main, et les plus grandes conquêtes envisagées sans crainte.
On est dans l'imaginaire colorisé du temps des victoires brillantes, où toute une famille est réunie autour de Biff, en joueur de football béni des Dieux et auréolé de soleil.

Ces souvenirs prennent le caractère entraînant des mélodies du passé. Le temps d'une réminiscence, le stade est à nouveau plein des clameurs de quatre vingt mille personnes, Linda pétille comme une vedette et Willy se prend à danser avec les images de sa vie, tout en tentant de les saisir, de se maintenir à la hauteur de leur énergie entraînante, pour continuer de tracer, coûte que coûte, sa route de commis voyageur.

Mariette Navarro
 

Portraits croisés

Willy Loman

 

Mari de Linda Loman.
Père de Biff et Happy Loman.
Son père vendait des flûtes sur le bord de la route.
Commis voyageur.
Il travaille depuis trente ans pour la Compagnie Wagner.
Son secteur est la Nouvelle-Angleterre.
Il rêve des grands espaces.
Il habite à Brooklyn.
Il cherche le secret de la réussite.
Il roulait autrefois dans une Chevrolet rouge.
Il est terriblement fatigué.
Ses vieux acheteurs sont tous morts ou à la retraite.
Il n'arrive plus à conduire.
Il sait poser des faux plafonds.
On vient de lui retirer son salaire fixe.
Il fait des plantations dans son jardin.
Pour être heureux, il lui faut des perspectives.

Linda Loman

 

Femme de Willy Loman.
Mère de Biff et Happy Loman.
Elle tient les comptes.
Elle trouve que son mari fait un beau métier.
Elle trouve qu'il est le plus bel homme que la terre ait porté.
Elle sait que son mari a essayé de mettre fin à ses jours.
Elle sait qu'il emprunte de l'argent à leur voisin Charley.
Elle recoud les vêtements usés.
Elle est un « vrai pote » pour Willy.
Elle est sa base et son soutien.
Elle sait qu'il n'y a pas besoin de conquérir le monde pour être heureux.

Biff Loman

 

Fils aîné de Willy et Linda Loman.
Frère de Happy Loman.
Il vient de rentrer du Texas et d'arriver chez ses parents.
Il est resté sans adresse pendant plus de trois mois.
Il n'est pas fait pour la vie de bureau.
Il rêve des grands espaces.
Il a travaillé pour Bill Oliver, quelqu'un qui compte dans le monde de l'équipement sportif.
Plus jeune, il était brusque avec les filles, conduisait la voiture sans permis et il lui arrivait de voler.
Il a joué au football à Ebbets Fields.
Il a été capitaine de la sélection Interuniversitaire de la Ville de New-York.
Trois universités se battaient pour l'avoir mais il a été recalé à l'examen d'état.
Il manque de prise.
Il hait New-York.

Happy Loman

 

Fils cadet de Willy et Linda Loman.
Frère de Biff Loman.
Il a un appartement non loin de chez ses parents, et une voiture.
Sa seule perspective professionnelle est d'attendre la mort du directeur du service marchandise.
Il tombe les filles, y compris les fiancées de ses collègues.
Il souffre peut-être d'une hypertrophie du sens de la concurrence.
Il voudrait pouvoir faire mettre son père à la retraite.
Il fait des plans de carrière pour son frère et lui.

Charley

 

Voisin de la famille Loman.
Père de Bernard.
Il entend tout ce qui se passe chez ses voisins.
Il vient voir de temps en temps si tout va bien.
Il vient jouer aux cartes avec Willy.
Il a sa propre petite entreprise.
Il propose un travail à Willy.
Il lui donne de l'argent chaque semaine.
Il ne sait pas poser des faux plafonds.
Il ne s'intéresse pas au sport.
Il ne connaît rien aux vitamines.
Il aime se moquer gentiment de ses voisins.

Bernard

 

Voisin de la famille Loman.
Fils de Charley.
Il était dans la classe de Biff au lycée.
Plus jeune, il essayait de convaincre Biff de réviser ses maths pour ne pas se faire saquer par M. Birnbaum.
Il est devenu avocat et va plaider à la Cour Suprême.
Ses amis possèdent un parcours de golf.
Il vient d'avoir un deuxième garçon.
Il n'a jamais compris pourquoi Biff n'a pas suivi les cours d'été pour pouvoir rentrer à l'université.

La femme de Boston

 

Willy la fait rire.
Il lui offre des bas.
Elle lui promet de le mettre directement en contact avec les acheteurs.

Ben

 

Frère aîné de Willy Loman.
Il est parti quand Willy était enfant.
Il s'est rendu en Alaska, puis en Afrique, où il a découvert des mines de diamant.
Il avait dix-sept ans quand il est entré dans la jungle, et à vingt-et-un, quand il en est ressorti, il était riche.
Il est le seul, selon Willy, à connaître le secret de la réussite que Willy cherche désespérément.
Il est mort il y a quelques mois.
Il a sept fils.

Howard

 

Fils du vieux Wagner et héritier de la Compagnie Wagner.
Patron de Willy Loman.
Il a deux enfants.
Willy lui a donné son nom quand il est né.
Il est indifférent aux promesses que son père avait faites à Willy.

Mariette Navarro
 

Au pays des raconteurs d'histoires

Ce qui fait le salut d'un homme, c'est de savoir se faire aimer. Jouer de séduction personnelle, plaire et convaincre. Savoir impressionner par les mots pour tracer son chemin dans la jungle de la vie. Pour Willy Loman, il est incompréhensible de ne pas rencontrer le succès dès lors que l'on a de belles histoires à vendre. Il faut être un type bien, pour être un homme important.

Son père a fait fortune en vendant des flûtes sur le bord des routes. Son frère Ben s'est frayé un chemin dans la jungle pour y dénicher des diamants. Charmer, vendre et distraire, sont les idéaux que Willy a repris à son compte, en sillonnant pendant trente ans les routes de la Nouvelle Angleterre. Avec son charisme, son don pour le sport et sa confiance en lui, son fils Biff avait tout pour être, lui aussi, « le roi du monde ».

Mais quelque chose n'opère pas. La société ne semble pas se satisfaire de rêves et de bagout. Les acheteurs ne reconnaissent plus Willy, Biff a renoncé à sa vie, l'histoire de la famille Loman ne fait briller les yeux de personne. Le secret est vraisemblablement ailleurs. La voix du pragmatique Charley, régulièrement, retentit : « Willy, quand est-ce que tu vas devenir adulte ? ». Mais on ne l'écoute pas. Quel charme a le monde sans magie dans lequel il évolue, lui ?

Alors il faut, pour se préserver du désenchantement, et tout simplement pour survivre, se raconter des histoires à soi-même. Happy l'a bien compris, qui s'emploie désespérément à recomposer le conte familial. Il invente un plan grandiose mené par les deux frères Loman, qui vaudra « un milliard en publicité ». Il suffit pour atteindre le rêve d'un pécule de départ, que Biff n'aura qu'à aller demander à son ancien patron, Bill Oliver. Après tout, Biff était aimé de tous, et qui ne se plierait en deux pour aider cette ancienne star montante du football américain, pour qui se battaient trois universités ? A peine énoncée, l'idée géniale devient un projet, il n'y a plus qu'à se rendre chez Oliver, lui emprunter quinze mille dollars et le tour est joué. Toute la famille est réunie un instant devant cette belle histoire qu'on peut presque déjà toucher du doigt.
Les histoires sont le ciment du cercle, et elles sont la dernière chose qui rattachent les Loman au monde : on est dans le rêve américain, puisqu'on prend une part active à ses mythes.

Et on s'accroche à cette histoire comme au dernier salut possible : « il me faut une bonne nouvelle à annoncer à votre mère », commande Willy qui vient d'apprendre son licenciement. Dans l'urgence, et face à l'enchaînement des catastrophes, on se raccroche tous à la même bouée, aussi dérisoire soit-elle.
Et c'est encore une fois à Biff de porter sur ses épaules tous ces espoirs, d'endosser le rôle du fils prodigue, demi-dieu seul capable de remettre les Loman sur le chemin de la dignité.

Pourtant une fois devant le bureau de Bill Oliver il réalise qu'il n'a jamais été important à ses yeux, qu'il n'y a aucune raison que le grand patron se souvienne de l'ancien lycéen, que tout cela n'était qu'une histoire de plus, à laquelle il a cru lui-même pour ne pas sombrer. Alors il commet l'irréparable, vole un stylo, s'enfuit en courant. Refuse d'endosser le rôle impossible du héros.

Mort d'un commis voyageur est le récit de ces histoires imbriquées. A l'échelle d'une société, à l'échelle d'une famille et à l'échelle d'un individu. Histoires-gigognes, elles se répondent entre elles, se provoquent, s'entretiennent, et finissent par grignoter les liens, créer les malentendus, les gouffres qui s'installent entre les êtres et surtout en chacun d'eux.
La société offre des histoires, alors Willy exige des histoires de sa famille, il s'en invente aussi, allant jusqu'à dialoguer avec son frère Ben, personnage de conte par excellence, autant inquiétant que rassurant, pour mettre en place l'histoire ultime : celle de son sacrifice à la réussite familiale, sa mort.

Mariette Navarro

 

Les veilleurs

Dans le monde des grands méchants loups, il peut y avoir des îlots de sollicitude. Des moments d'assistance fébrile à personne en danger, où se mêlent intimement l'amour et le reproche.

Linda, la femme de Willy, Happy et Biff, ses fils, et Charley, son voisin, sont comme des veilleurs en pleine nuit. Ils savent ou découvrent que quelque chose ne va pas, que Willy dialogue avec ses souvenirs et avec ses fantômes.
Son agitation vient troubler le sommeil, réveiller les affects à vif, les incendies qui couvent.
On veille autour de Willy comme autour du feu, et comme autour d'un malade. On se redit les anciennes histoires, et les mythes qu'on s'était forgés ensemble.
On se passe le relais. On écoute Willy revivre des jours heureux, et on vient, en veillant, remuer d'autres souvenirs.

Sur scène, c'est autour de Willy que s'organisent les allées et venues. C'est de lui qu'on parle quand il n'est pas là. Il est la présence centrale qu'il ne faut pas perdre des yeux, que Linda défend bec et ongles face à la colère de Biff.

La présence de ses fils est aussi douloureuse qu'elle est réconfortante. Il est trop tard pour se faire croire des choses. Willy est confronté au regard des ses proches qui lisent en lui comme dans un livre ouvert, quand il voudrait conserver un peu plus longtemps une image digne de son métier, de ses rêves, et de lui-même.

Les proches de Willy viennent, autour de lui, réveiller son inquiétude à mesure qu'ils l'entourent. De la veille au complot, il n'y a qu'un pas, comme il n'y a qu'un pas du rêve au cauchemar.
Ils mesurent le désarroi de Willy et savent que de la veille à la veillée funèbre aussi, il n'y a qu'un pas.

Mariette Navarro

 

 

Portrait de famille au bord de la crise de nerfs sur fond de crise sociale

Il y a le rêve américain, et, à l'autre bout de la chaîne, les croyants qui cherchent à le vivre. Arthur Miller tente une démonstration. Articule à chaque moment la société et l'intime. Il met en lumière comme le politique façonne le psychologique et provoque l'implosion du cercle : portrait de la famille Loman, une famille en crise sur fond de crise sociale.

Dans la famille Loman, on cherche le responsable des échecs et des incompréhension. On cherche à comprendre à quel moment on a manqué quelque chose, alors qu'on déployait une énergie si grande pour se conformer au modèle proposé, celui des mythes qui font l'Amérique, et celui des publicités. Dans la famille Loman, on a pris pour argent comptant les promesses de réussite : Willy fait un métier qui aurait dû concilier le bonheur d'être aimé et reconnu, et la conquête des grands espaces. Ses fils auraient dû faire carrière dans le sport, ou être de grands entrepreneurs. Mais quelque chose ne s'est pas produit. Le rêve était trop grand pour les Loman.  Linda a beau faire et refaire les comptes, les Loman n'ont pas pris le chemin qu'il fallait pour le succès, la réussite et la reconnaissance.
Ils ont été laissés sur le bord de la route.

Nous sommes, avec cette pièce, dans leur intimité : gros plan sans artifice.
Ce n'est pas avec des personnages de pure littérature que nous faisons connaissance. Miller a bien pris soin de nous les rendre proches, dans leur moindres défauts, jusqu'au plus grand vertige. Miller a bien pris soin de nous les faire entendre sans détour, quand ils se retrouvent de nuit dans la cuisine de leur maison, à moitié endormis, autour du père de retour et de l'inquiétude pour lui. Chez les Loman, on parle de ses rêves sans poésie. Mais au contraire avec âpreté, aigreur et urgence. On n'a pas le temps des explications, la parole est brûlante. Il y a le feu : Willy parle tout seul, et il ne peut plus conduire.

Chez les Loman, on cherche à conserver quelques temps encore ce qu'il reste de dignité. Se dissimuler encore un peu les uns aux autres ce qui déjà va à vau-l'eau : les petits arrangements avec l'argent, les petits arrangements avec la mort.

Mariette Navarro

 


 

Mort d'un commis voyageur

Texte
Arthur Miller

Mise en scène et scénographie
Dominique Pitoiset

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