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Est-ce ainsi que les hommes vivent?
Joan Tronto 
professeur de sciences politiques

Avec les élections de 2012, deux questions ont été posées qui sont plus que jamais les nôtres : Où en sommes-nous avec la politique ? Qu’est-ce que la politique fait du désir des gens ? Il pourrait sembler que le monde soit de plus en plus régi par la figure de l’argent, le déclin de l’État, l’accroissement des richesses de quelques-uns et l’appauvrissement de tous les autres. Le néolibéralisme n’a jamais été si puissant qu’aujourd’hui et impose sans peine son idéologie de la concurrence et de la flexibilité. Cette idéologie a toujours voulu nous acclimater avec la crise que nous connaissons depuis si longtemps. Depuis qu’Yves Montand en a célébré les vertus dans une émission télévisuelle de février 1984 sur la télévision publique, à une heure de grande écoute, intitulée « Vive la crise », nous exhortant à changer l’ordre de nos représentations plutôt que l’ordre du monde, une culture de la soumission s’est rapidement imposée et a voulu valoir comme la seule langue digne d’être articulée et prononcée à haute voix. Par cette idéologie, la crise est légitimée ou neutralisée. Et pourtant celle-ci frappe les vies de manière inégale, en fragilisant certaines plus que d’autres, en amplifiant les zones de précarité. C’est au point que vivre est devenu chose difficile. De quelle manière exister quand on est pris à la gorge par des étranglements économiques ? Que penser de celles et ceux qui souffrent dans le travail ? Mais peut-on ainsi rendre raison de toutes les expériences de vie en les réduisant à n’être que les jouets des circuits économiques les plus puissants ? Est-ce bien ainsi que les hommes doivent vivre ?

À côté des logiques des gouvernants, les gouvernés prennent la parole, agissent aussi : certains manifestent dans les rues de nos cités, d’autres restent chez eux mais n’en pensent pas moins, d’autres encore occupent des espaces publics, veulent inventer ici et maintenant de nouveaux mondes, promouvoir les partages des richesses, pousser à la gratuité de certains biens fondamentaux à la réalisation humaine. Notre monde n’est pas seulement celui de l’affirmation d’un empire de la finance. Il existe des zones dissidentes. Des normes craquent. On assiste ici et là à de nouvelles contestations des logiques financières : le mouvement mondialisé des Indignés porte au grand jour des revendications en faveur de la gratuité, de la mutualité, de l’égalité. Quand les subalternes prennent la parole, des partages de genre, de race, de classe vacillent. L’enjeu serait de faire une carte du contemporain. Comprendre où nous en sommes dans la pensée aujourd’hui pour mieux revenir sur les vies ordinaires et en explorer les logiques de servitude et de création. L’enjeu serait de plaider, au cœur de notre métropole, pour une cité des idées. Les livres circulent du théâtre vers l’université en passant par la librairie. Cette circulation est la nôtre. Les quatre conférences-débats de cette année réuniront une politiste américaine féministe, un sociologue français, un philosophe italien et une historienne française. Avec Joan Tronto en novembre, Luc Boltanski en janvier, Antonio Negri en mars et Arlette Farge en avril, ce seront quatre regards sur notre aujourd’hui, quatre perspectives du temps présent, quatre façons de répondre au vers d’Aragon, « Est-ce ainsi que les hommes vivent ? ». Il s’agit de voir où vont les idées, comment elles s’inventent dans la vie des gens, comment elles résistent.

Guillaume Le Blanc

philosophe, écrivain,
Université Michel de Montaigne Bordeaux 3


 
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SALLE JEAN-VAUTHIER
je 29.11 - 19h

Joan Tronto est professeur de sciences politiques à l’Université du Minnesota (États-Unis). Elle est l’une des inspiratrices aux États Unis des théories du « care » (prendre soin). Sont disponibles en français Un monde vulnérable. Pour une politique du care (La Découverte, 2009) et Société du risque ou société du care ? (PUF, 012). « N’en déplaise aux idéologies du néolibéralisme et de la responsabilité individuelle, personne n’est aujourd’hui en position de s’autosuffire. Dans cette dépendance vis-à-vis des autres se crée une responsabilité

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